Etude de cas Auboise et Champenoise

Enjeux agricoles et environnementaux

Stage de terrain - MS francophone (IGE) - octobre-novembre 2010 

L'agriculture est aujourd’hui en pleine mutation. Le monde agricole entend en effet mieux prendre en considération l’environnement. Issus des politiques productivistes des années 50 , les modes de production basés sur l’augmentation des surfaces agricoles et l’usage (parfois inconsidéré) d’engrais et de pesticides sont entrain de se réformer. Les containtes réglementaires d’ordre environnemental les y incitent fortement depuis une décennie. Demeurent deux interrogations fondamentales : quel avenir souhaitons-nous donner à notre agriculture ? comment le monde agricole vit-il ces mutations ?

Les étudiants du Mastère spécialisé francophone (IGE) se sont rendus dans l'Aube en octobre 2010 pour observer ces évolutions et rencontrer les acteurs locaux. A la suite de ce voyage, nous leur avons demandé de rédiger un article "à la manière de..." reprenant les connaissances acquises sur place.

Découvrez le travail de Jean-Baptiste LEGER, à la manière de Diapason, le numéro un de la musique classique et de la HI-FI.

 


 

La nouvelle symphonie pastorale

 

Si Beethoven revenait parmi nous, écrirait-il encore une symphonie pastorale ? Quels seraient les éléments de notre paysage sonore qui feraient vibrer sa corde musicale ? Se promenant à travers bois et champs, prêtant une oreille sensible aux sons de son environnement, qu’entendrait-il ? Pas grand-chose, assurément. C’est ce que soulignait Rachel Carson dans son ouvrage Silent Spring, paru en 1962, qui entre autres pour la première fois faisait le lien entre les mutations socio-économiques de nos campagnes et le paysage sonore associé. Car qu’est-ce que la musique, si ce n’est la représentation auditive du monde qui nous entoure ? De même que le peintre transcende la réalité visuelle, le musicien détache l’émotion esthétique de la perception auditive et par cette transmutation des sons du quotidien touche au sublime. Or nos champs, terrains fertiles avant toute chose pour l’imagination de nos poètes et de nos musiciens, sont-ils condamnés à devenir un nouveau monde du silence ?

 

Le monde du silence

Imaginez un matin de printemps comme tous les autres matins de printemps, une brise légère mais fraîche vous caressant le visage, faisant s’estomper la douce chaleur qu’un soleil timide offrait à vos joues. Que manque-t-il à ce tableau idyllique, digne de Virgile, de Tibulle ou d’Hésiode ? La musique. Les sons. Le bruit. Le chant d’un oiseau, le bourdonnement d’un insecte, le bêlement lointain et apeuré d’un agneau nouveau-né. Cette expérience, que décrit Rachel Carson, c’est celle que tout un chacun peut éprouver en se promenant à travers champs. Une impression singulière, un silence étrange, une solitude angoissante. C’est la conséquence d’une érosion considérable de la biodiversité du monde agricole, corollaire des évolutions rapides des conditions socio-économiques de notre agriculture : une simplification des systèmes de culture, une extension des parcelles cultivées, une utilisation croissante de produits phytosanitaires, la destruction d’habitats refuge pour la faune et la flore. Comme autant de déserts biologiques s’étalent à perte de vue des étendues monotones où se joue la partition monocorde d’un concerto sans orchestre.

 

Jouez aubois, résonnez piécettes !

Paysage AubeCependant la révolution est en marche. Simple hasard ou facétie du destin, c’est le territoire aubois qui s’est fait l’instrument de ce changement. Avec un même refrain : c’est la diversité qui fait la richesse. Un thème qui se décline en de multiples variations. Richesse biologique tout d’abord, richesse agronomique également, richesse humaine bien sûr, richesse économique enfin, et surtout. Un même thème donc, mais des interprétations toutes personnelles : n’est-ce pas là d’ailleurs aussi ce qui fait la richesse de la musique ? Ainsi Christophe Brasset, directeur général de la coopérative Nouricia de déclarer qu’« entrer dans une démarche d’agriculture durable, c’est avoir envie d’être acteur du changement inévitable qui s’opère dans le monde agricole, avoir envie de raisonner et repenser son métier, avoir envie de contribuer à l’émergence de pratiques culturales innovantes. Et, par-dessus tout, c’est avoir envie d’identifier et de dégager de nouvelles sources de valeur ajoutée. »

Et Christian Rousseau, président du même groupe, de surenchérir dans un entretien livré au journal l’Est Eclair le 27 janvier 2009 : « L’objectif est d’étendre la démarche de développement durable aux exploitations de nos adhérents et de les engager dans un autre modèle de production en grandes cultures. Ceux qui feront le choix stratégique de l’agriculture écologiquement intensive, feront de meilleures marges qu’en agriculture conventionnelle ». Nouvelles sources de valeur ajoutée, agriculture écologiquement intensive : que nous voici loin du berger innocent de la bucolique ! Mais peut-être est-il temps déconstruire nos mythes et de regarder la réalité en face : de nos jours l’agriculteur est avant tout un chef d’exploitation. Ce que rappelle bien de manière provocante M. Floquet, enseignant au lycée agricole de St Pouange, à qui une sorte de rage tient lieu de verve : « un agriculteur il est pas philanthrope, il veut gagner du pognon ». Un intérêt économique comme perspective principale certes, mais également une exigence éthique, l’envie d’avoir des pratiques respectueuses de l’environnement, nous confient Armel et José Baudry, qui ont récemment converti leur exploitation viticole à l’agriculture biologique. Comme quoi l’analyse économique n’a pas le monopole de la notion de bénéfice.

 

Un modèle symphonique

Cette diversité c’est aussi celle des acteurs. L’agriculteur a trop longtemps joué en solo et l’on a trop souvent résumé l’espace rural à l’espace agricole. Or les mutations récentes de nos sociétés en ont fait un espace multifonctionnel, où s’entremêlent avec plus ou moins d’harmonie les fonctions productives, récréatives, résidentielles. Il faut donc pour l’agriculteur composer avec une multitude d’acteurs et de perspectives différentes. C’est ainsi que dans le cadre de son projet « Nouricia 2013 : vendre et produire durable », la coopérative du même nom a souhaité associer les diverses parties prenantes, tant à l’intérieur de la structure qu’en dehors. Cela passe par exemple par un Suivi Temporel des Oiseaux Communs mené en association avec la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Mais encore par des représentants de l’Etat (agences de l’eau, chambre d’agriculture…) et des riverains (chasseurs, apiculteurs…).

 

Des initiatives qui essaiment

Enjeux de l'élevageCette collaboration entre différents acteurs trouve en particulier sa concrétisation au travers de la participation de certains agriculteurs de la coopérative au programme « Biodiversité pour les abeilles » mené en partenariat avec les syndicats d’apiculteurs locaux. Cette démarche s’inscrit dans une volonté de réconciliation et de synergie entre les apiculteurs et les agriculteurs, que la crise contemporaine de surmortalité des abeilles avait contribué à dresser les uns contre les autres.

Encore pratiquée à petite échelle, puisqu’elle ne concernait en 2010 que 15 agriculteurs et 32ha, elle est toutefois amenée à se développer eu égard aux succès qu’elle a rencontré parmi ses promoteurs. En un mot, il s’agit pour les agriculteurs de ménager un espace dédié aux insectes pollinisateurs, et en premier lieu les abeilles. Cela se traduit dans l’espace par la création de bordures fleuries mellifères en périphérie des champs, de prairies et de jachères apicoles ou bien encore d’intercultures à intérêt apicole, de manière à assurer aux abeilles une nourriture abondante en toute saison. Résultat : on entend à nouveau le vol du bourdon, si cher à Rimski-Korsakov.

Cette action n’est bien sûr pas désintéressée de la part des agriculteurs, quand on sait que les insectes pollinisateurs fournissent un service écosystémique non négligeable du point de vue économique. Deux voix qui s’accordent harmonieusement dans un partenariat gagnant-gagnant.

 

Une méthode polyphonique

Si la plupart acteurs du monde agricole s’accordent pour viser des objectifs de développement durable, tous ne prennent pas la même direction pour y aboutir. Toutes ces voies forment donc un ensemble polyphonique où il est parfois difficile de se retrouver. « La question n’est plus de savoir si il faut y aller, mais comment y aller », nous affirme M. Patenôtre, qui a choisi la voie d’une agriculture en semis direct, sans labour, avec un système de culture complexe, où l’objectif avoué est de « faire mieux, avec moins d’intrant », de concilier conservation du sol et hauts rendements. Mais quels moyens pour quelle fin ?

Selon que l’on vise la réduction du temps de travail, l’amélioration de la vie du sol, la hausse de la biodiversité, la hausse de la matière organique ou bien celle des rendements, les systèmes de culture et les itinéraires techniques choisis seront différents. Objectifs différents, voire souvent inconciliables : ainsi M. Patenôtre ne compte plus ses heures, car le renoncement au labour, s’il réduit les charges de mécanisation, nécessite une attention bien plus grande et soutenue, notamment dans l’aménagement de l’interculture et dans la prévention des adventices.

 

Un morceau en clé de sol

Paysages agricolesToutefois l’expérience de M. Patenôtre révèle une préoccupation majeure : celle de réintégrer la diversité dans les systèmes de culture, sortir d’une stratégie d’intensification par la simplification et la spécialisation.

Or tout cela passe par un (ré)apprentissage de savoirs traditionnels, une prise en compte de la vie du sol, trop longtemps considéré comme un support inerte, nous explique M. Denis, animateur du groupe NouriciAgrosol, qui fédère des agriculteurs désireux d’apprendre, de mettre en commun et d’expérimenter des techniques nouvelles de conservation du sol. Développement de techniques de semis direct, valorisation des intercultures, complexification des systèmes de culture et rotations plus diversifiées : voilà les directions dans lesquelles se porte leur recherche.

 

Un remix techno

Mais dans cette recherche d’un nouveau son, d’une musique expérimentale, d’autres voies ont été explorées. En témoigne M. Ferté, qui dans sa ferme de Montardoise, a choisi une approche toute différente, essentiellement tournée vers la biodiversité. Dans cette exploitation récente, héritage de la mise en valeur intensive de la Champagne Pouilleuse, le thème environnemental est rythmé par des accents techno. Sa démarche volontariste, menée en partenariat avec différents acteurs comme la LPO, a consisté à mettre en défens 6% de la SAU de l’exploitation, soit 25 ha, pour la préservation de la biodiversité.

Comment ? Par le biais d’un aménagement repensé de l’espace et du paysage, par la mise en place de bandes enherbées entre les parcelles et par la plantation de haies pour favoriser la continuité écologique, mais aussi par la création de jachères fixes pour servir d’habitat permanent à différentes espèces d’oiseaux et de mammifères. Administrativement, cette volonté a été entérinée par un Contrat d’Agriculture Durable et par une série de subventions versées par l’Europe. Il s’agit là véritablement d’une application littérale et d’une expression visuelle totale des principes et recommandations exprimées par les acteurs institutionnels, au premier rang desquels l’Europe.

 

Une cacophonie ?

Mais dans cette pyramide complexe de responsabilités, de compétences, qui détient réellement la baguette ? Qui orchestre véritablement cette symphonie agricole ? Entre acteurs privés et acteurs publics, qui possède les capacités et l’autorité nécessaires pour faire jouer ensemble tous les musiciens ? Or dans un contexte ou chacun cherche sa voie en fonction de ses objectifs et de ses intérêts propres, comment trouver un dénominateur commun, un objectif consensuel ? « On ne peut pas comparer une exploitation à une autre. Dans ce cas là, comment faire une loi pour tout le monde ? » s’interroge M. Floquet. M. Rémy, l’exploitant laitier, perplexe, nous avoue qu’il est un peu dépassé par l’évolution rapide et à ses yeux peu cohérente de la législation : « Maintenant on est tellement blasé qu’on cherche plus à comprendre ».

Dans cette cacophonie, la cohabitation entre acteurs publics et privés semble délicate : la coopérative Nouricia développe ainsi sa propre recherche, indépendamment des travaux de l’INRA, et organise ses propres réseaux et centre de discussion, en concurrence avec la chambre d’agriculture de l’Aube. Faut-il craindre alors une dissonance, une contradiction entre le développement à l’échelle de l’exploitation d’un modèle symphonique, systémique, basé sur une meilleure compréhension de la complexité du vivant et, aux échelles régionales et nationales, l’impossibilité de déboucher sur une orientation consensuelle et des principes fédérateurs ? Sans doute le futur nous dira si de ce chaos une force se distinguera, si un instrument saura porter le thème d’une nouvelle agriculture.

 

Vers une nouvelle symphonie pastorale ?

Il est loin, sans doute, l’Age d’Or de Catulle et d’Ovide, de la pastorale et des bucoliques, si tant est qu’il ait jamais existé au-delà du terreau fertile en rêveries qu’est l’esprit humain. Il est loin, si loin que l’on en oublierait presque que la musique n’est qu’un chant à la gloire de l’harmonie du monde. Il est loin, bien loin quand on le compare au silence de nos champs poussiéreux, emplis du sifflement du vent et du vrombissement lointain des tracteurs écorchant la terre de leur araire meurtrière. Il est proche, pourtant, quand au détour d’un chemin notre regard croise celui d’un chevreuil effarouché et que le soleil mousseux d’un soir d’automne embrase les collines à l’horizon.

Mais au-delà de cette représentation idyllique et fantasmée de la ruralité, une réorchestration importante de l’agriculture est à l’œuvre. Or entre la musique construite et rigoureuse de chez M. Ferté, foisonnante et baroque de chez M. Patenôtre, souple et romantique de chez M. Rémy, claire et pétillante de chez Baudry frères, plusieurs formes s’offrent au maestro, plusieurs interprétations se dessinent, plusieurs voies s’ouvrent. Ainsi, tel un orchestre qui s’accorde avant le début du concert, se distinguent peu à peu dans le brouhaha des instruments plusieurs thèmes de prédilection, une polyphonie agricole unie dans sa diversité autour de la recherche d’un rapport harmonique avec le monde qui l’entoure.

Texte : Jean-Baptiste LEGER
Photos : Benjamin ISRAEL