Marseille et l'économie de la renommée

Voyage d'étude de 3 jours réalisé en avril 2016 par les étudiants du MS RSE-DD

Par Sophie Delorme

Marseille ne laisse pas indifférent, ville des clichés, des images toutes faites : la pétanque, le pastis, le patois, le vieux port, l’OM, le savon… mais aussi… les rues sales, le centre-ville délabré, les immigrés, les grèves interminables, l’insécurité, la délinquance et les règlements de compte sanglants…

Pourtant, la deuxième et plus ancienne ville de France est bien décidée à casser son image et à retrouver sa superbe. Pour effectuer sa mue, elle se dote d’une stratégie « Marseille Attractive 2012 – 2020 » qui repose à la fois sur l’intention de relancer le rapport entre Marseille et le monde méditerranéen, sur le projet d’articuler entre eux non seulement le commerce et l’industrie mais aussi la science, la culture et le tourisme et sur la préoccupation d’attirer à nouveau dans la ville les cadres et les décideurs économiques tout en recousant un tissu urbain générateur de fractures.

Une stratégie multi-acteurs qui engage des investissements colossaux et mise sur le marketing territorial pour faire entendre une autre voix et donner à voir le vrai visage du territoire.

Groupe RSEDD

La promotion 2015-2016 dans le Parc National des Calanques

1. « Cap sur le renouvellement urbain »

« Marseille capitale euro-méditerranéenne attractive » met en avant la position géostratégique de la ville pour capter la dynamique du développement méditerranéen et se hisser au rang de capitale économique et scientifique de l’Europe du Sud. L’opération Euroméditerranée est un des emblèmes de cette stratégie.

Depuis près de 20 ans, l’établissement public d’aménagement Euroméditerranée et l’organisme qui anime la transformation de Marseille. Une Opération d’Intérêt National qui concerne 480 hectares (310 ha sur Euromed 1 et 170 ha sur Euromed 2) et doit aboutir, à l’horizon 2020-2030, à la création d’1 million de mètres carrés de bureaux et de 18 000 logements. 40 000 nouveaux habitants doivent s’y installer et 40 000 emplois y être créés. Avec un montant global d’un un peu plus de 7 milliards d’euros, dont 5,6 milliards supportés par le privé, Euroméditerranée reste la plus grande opération de rénovation urbaine en Europe.

« Euroméditérranée transforme Marseille en métropole » affirme la signature. Et pas seulement au niveau immobilier ou architectural, renchérit Franck Geiling- Directeur de l'Architecture de l’Urbanisme et du Développement Durable de l’institution « au-delà de l’opération immobilière connue de tout le monde, Euroméditerranée est un vrai concept au niveau économique, de support économique pour les entreprises.» Il a pour but de redynamiser les quartiers centraux de la ville pour en faire un moteur du développement et de mettre en œuvre un programme axé principalement sur le secteur tertiaire, l’enseignement, la culture, le tourisme, les loisirs, pour « créer un lieu de vie que puissent s’approprier les Marseillais autant qu’un centre métropolitain attirant pour les investisseurs » conclut Franck Geiling.

L'essentiel du projet de développement urbain s’est situé dans le périmètre qui était le plus pauvre de la ville, qui va du MuCEM (le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée) à la gare Saint-Charles en longeant les quais jusqu'à la tour CMA CGM. Dans ce quartier, le paysage a été transformé de manière impressionnante. Le môle portuaire du J4 a été dégagé, ce qui a permis d’accueillir les deux nouveaux équipements culturels pour l’année 2013 (le Mucem, et la Villa Méditerranée). De nouveaux espaces publics ont été créés pour les habitants et les visiteurs, générant de nouvelles déambulations. Le boulevard du Littoral avec ses immeubles haussmanniens réhabilités, le Vieux-Port, semi-piétonnier, ont aussi complètement changé d’image. Pour attirer des habitants et améliorer le quotidien de ceux qui vivaient déjà là, des appartements ont été rénovés et des immeubles d’habitation ont été construits.

Mucem

Le MuCEM (copyright photo : scia.net)

Cette transformation devrait être encore plus notable avec Euroméditerranée 2, l’extension décidée en 2007 dont la mise en œuvre va s’étaler jusqu’en 2030 : 14 000 logements sont programmés dans une « EcoCité ». Sous ce label, elle développera sur 170 hectares supplémentaires un modèle de ville durable répondant aux contraintes climatiques et économiques méditerranéennes et dont le business model pourrait être facilement reproduit dans les pays du sud. Pensée comme une vitrine de l’innovation et de l’aménagement durable, l’EcoCité entend soutenir et développer les projets plus aptes à constituer les emblèmes de la ville méditerranéenne durable et les mobiliser sur la relance de l’économie par l’innovation.

Néanmoins, l’opération EcoCité Marseille-Euroméditerranée ne peut résumer à elle seule le mouvement par lequel s’esquisse le renouveau marseillais. Derrière cette nouvelle image de marque, Marseille reste une ville composite avec de fortes inégalités sociales et économiques. Inégalités entre le Nord et le Sud : les quartiers du Prado et de la Pointe Rouge contrastent avec les quartiers Nord. La politique marketing visant à transformer l’image de la cité s’accompagne d’une politique sociale forte, destinée à réduire les causes de la fracture sociale.

La Cité Radieuse de l'architecte Le Corbusier, inaugurée en 1952, symbole des efforts de la ville de créer des logements sociaux

A Marseille, ces deux politiques existent mais sont animées et gérées de manière disjointe :

  • le traitement du centre élargi à travers le projet Euroméditerranée s’appuie sur des activités économiques high-tech, devant participer au changement d’image de la ville et à son positionnement national et international.
  • le programme de rénovation urbaine, lancé en 2005, s’inscrit dans les démarches de développement social de la Politique de la Ville et il est coordonné par l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine – ANRU.

Ce programme national, a mobilisé à Marseille 1,2 milliard d’euros financé par les collectivités locales et les bailleurs sociaux pour reconfigurer quatorze de ses vingt-cinq quartiers en difficulté. « Quartier par quartier, le nouveau visage de Marseille se dessine » : l’objectif ici est de reconnecter ces quartiers avec le reste de la ville selon quatre axes : logement, transports, implantation de services publics et services collectifs et développement économique. Il s’agit ainsi de réduire les déséquilibres qui caractérisent aujourd’hui Marseille, tout en créant les conditions favorables là où de nombreux handicaps se sont accumulés.

A titre d’exemple le Plan d’Aou, un quartier excentré du centre-ville de Marseille construit dans les années 1960 pour héberger les rapatriés d’Algérie, a subi une transformation radicale : ses 900 logements ont été démolis puis reconstruits, de nouvelles voies d’accès ont été réalisées et un nœud de transport ferroviaire et routier a été organisé pour rapprocher les habitants de l’emploi. « La physionomie de ce territoire a incontestablement changé » constate Nicolas Binet, directeur du GIP Marseille Rénovation Urbaine. Le Plan d’Aou est le premier chantier de réhabilitation de l’ANRU totalement achevé. « La rénovation urbaine est le socle indispensable à la reconquête sociale des quartiers défavorisés. Mais redonner un cachet non stigmatisant à une adresse ne suffit pas à résorber le chômage. L’ANRU règle le problème du mal logement. La ville doit régler celui du mal-urbain », conclut Nicolas Binet.

 

2 – « Marseille : la ville avec vues »

« Marseille appartient à qui vient du large » écrivait Blaise Cendrars. Avec cette phrase, l’écrivain rappelle l’histoire de Marseille, carrefour des civilisations, ville maritime, née de la mer et dont la prospérité est toujours venue de la mer. Aujourd’hui encore, Marseille compte sur la méditerranée pour renforcer son image et asseoir sa notoriété.

Esprit Parc national : une marque commerciale pour faire cohabiter nature/touristes/habitants

Avec les Calanques, les Marseillais peuvent s’enorgueillir de bénéficier d’un site exceptionnel, élevé depuis avril 2012 au rang de parc national, à seulement dix minutes en voiture de la Canebière. Cependant, l’attrait patrimonial et touristique pour les Calanques est un phénomène récent. En effet, les Calanques ont été longtemps considérées comme un espace suffisamment éloigné de Marseille pour y recevoir les industries qui, pour des raisons sanitaires, ne pouvaient pas avoisiner les zones habitées. L’utilisation à grande échelle de substances comme la soude avait entraîné une minéralisation extrême de certains secteurs et compromettait l’exploitation traditionnelle de la nature : cueillette des plantes aromatiques, pêche, collecte des fruits de mer... « Les décennies d’industrialisation des Calanques laissent un héritage problématique : traces laissées par les activités d’extraction, pollutions diffuses et fortes contaminations peu visibles mais bien présentes... » explique Francis Talin, responsable du pôle sensibilisation et médiation culturelle du Parc. Si les exploitations industrielles ont totalement cessé, cet espace finalement reconnu comme exceptionnel reste sous l’influence de rejets importants (les stations d’épuration, les rejets de l’usine (Altéo) et les rejets apportés par le Rhône).

Parc National des Calanques

Parc National des Calanques

De plus, cet espace côtier qui possède des richesses aussi nombreuses que fragiles (halieutiques, biologiques, minérales, paysagères, hydrauliques...) doit faire cohabiter nature/usagers/habitants en évitant deux écueils : la surexploitation monétarisée ou la sanctuarisation (interdiction de l’usage sous prétexte de protection). Une des réponses du Parc pour valoriser la richesse économique de ses paysages tout en les préservant a été le lancement en 2015 de la marque commerciale, Esprit Parc national, un label qu’il attribue aux produits et services qui préservent la biodiversité.

Cette stratégie de marque est un autre signe de la prise de conscience qu’il est vitale pour Marseille de maintenir une attractivité favorable au développement du tourisme tout en préservant son ADN.

 

La transformation du Grand Port de Marseille Métropole

Le Grand Port Maritime de Marseille est l’axe, historique, de l’économie locale sur lequel la nouvelle politique d’attractivité prend naturellement appui. Il s’agit évidemment de la vocation maritime, de négoce, d’échanges et de centre d’affaires qui caractérise la ville de Marseille, premier port de Méditerranée. Depuis le début des années 2000, le Port de Marseille a entrepris une nouvelle politique de prospection commerciale. Celle-ci a pour but de maintenir les activités existantes et le trafic maritime associé mais d’accueillir également de nouvelles activités, afin d’accroitre le trafic maritime du port et de mieux valoriser le foncier disponible. Quinze ans plus tard, les chiffres sont encourageants et ils témoignent de la transformation engagée par la filière maritime.

Port de Marseille

Le Port de Marseille, 1er port français et 5ème port européen

Croisières : Marseille devient une tête de ligne !

Les 10 millions de visiteurs de l’année 2013 ont prouvé que le mariage de la rénovation urbaine, du tourisme et de la culture, était une réussite et un atout majeur du développement économique et du rayonnement de Marseille. La ville accueille désormais 5 millions de visiteurs par an. Un nouveau front de mer culturel dont le Grand Port de Marseille Métropole tire aussi profit : 150 000 passagers en 1999. 1 150 000 passagers en 2013. Marseille est entré dans le classement des ports de croisière au million de passagers. Un tourisme qui explose. Avec, notamment, l'inauguration du premier palace 5 étoiles et les paquebots géants qui ont fait de Marseille l'une de leurs destinations phare. Un potentiel dont tout le territoire souhaiterait profiter. Chaque croisiériste dépensant en moyenne 150€.

croisière Marseille

Le Riviera, bateau de croisière pouvant accueillir 1250 passagers

La porte d’entrée des conteneurs entre l’Orient, l’Afrique et l’Occident

L’autre axe de développement du Grand Port de Marseille Métropole (GPMM) est d’étendre sa plateforme logistique et portuaire pour la promouvoir mondialement. Paradoxalement, aujourd’hui, l’ambition du port se construit à terre ! En effet, la dynamique d’un port se mesure à l’aune de sa zone de chalandise, constitué de son avant-pays marin et de son arrière-pays terrestre, l’hinterland où les dessertes routières, ferroviaires et fluviales sont cruciales pour pouvoir desservir les marchés les plus éloignés. De la qualité d’un hinterland (marché de consommation, présence des activités économiques en l’occurrence) dépendra aussi le choix des escales pour les armateurs. La décision de l’armateur chinois CSCL de positionner des navires de 14 000 conteneurs sur le port de Fos « est motivée par le potentiel que représente le Sud de la France en matière de clientèle notamment avec l’essor des plateformes de e-commerce et le projet de développer un hub depuis Fos à destination de l’Afrique du Nord », explique Frédéric Dagnet, directeur Prospective et évaluation au sein du GPMM.

 

La transformation de l’écosystème industriel post-carbone

Enfin, le Port prépare sa mue et l'avènement de nouvelles filières pour attirer start-ups et industriels, il positionne Fos comme un laboratoire pour la transition énergétique.

Une ambition qui repose sur deux projets « vitrines » : Innovex et Piicto.

Innovex est une plateforme de 12 hectares destinée à recevoir des démonstrateurs et des projets pilotes pré-industriels en lien avec la transition énergétique. Exemple de ce qui pourra y être fait : la décision de GRTGaz d'y implanter son démonstrateur Jupiter. Un prototype de méthanation qui permettra de produire du méthane vert grâce à une production d'hydrogène obtenue avec de l'électricité éolienne qu'on ne peut stocker, production qui sera mélangée au C0² récupéré dans les usines et stocké au lieu d'être rejeté dans l'atmosphère. Une première !

Innovex

Présentation de la plateforme Innovex

Piicto. Une plateforme industrielle et d'innovation régie par une association d'industriels. Son premier gros chantier est d'aménager un réseau de vapeur qui sera utilisable par l'ensemble des adhérents du site. Un projet qui pourrait paraître banal si le GPMM n'avait dans l'idée d'accompagner la démarche de toute une série de simplifications administratives en faveur des entreprises qui s'inscriraient dans le périmètre et les enjeux de transition énergétique. "Piicto deviendrait une sorte de laboratoire doté d'un cadre administratif spécifique. Cela n'existe nulle part et ce serait une première » précise Nicolas MAT – président de l’association Piicto.

Deux plateformes qui se lancent et doivent attirer talents et entreprises pour entrer dans la compétition internationale. Ainsi pour le Port comme pour Euroméditerranée; la question de l’aménagement, du cadre de vie, de l’accessibilité et des services à la population deviennent des arguments clefs de promotion.

 

Les idées arrivent aussi par les ports…

Mais, le nouveau Marseille ne touche pas toute la population et notamment délaisse une grande part de sa jeunesse dont le faible niveau de formation professionnelle conduit souvent les entreprises à recruter des salariés venus d’ailleurs. Les chiffres sont accablants : 13 % de chômage dont 25% dans les quartiers Nord, 51% des habitants du 3ème arrondissement vivent sous le seuil de pauvreté (Capital juin 2016). Peu qualifiés, mal formés, ils ont de grosses difficultés à accéder au marché du travail.

Néanmoins, une des spécificités sociales et culturelles de Marseille reste le « melting pot », une mixité humaine fruit des flux migratoires d’immigration et d’émigration. Une multitude de collectifs est née de ces échanges. Des associations qui travaillent à recréer du lien entre les habitants des quartiers, associant ceux qui semblent souvent les oubliés dans la reconversion de la ville. A l’instar de la cantine associative du quartier de la Belle de Mai qui propose des plats à prix modiques grâce à ses nombreux bénévoles. La cantine pratique la cuisine comme un outil pour changer la ville. Entre autre projet, le collectif s’apprête à mettre en culture deux terrains dans les quartiers nord de Marseille. Cosimo son fondateur affirme, « c’est un projet qui se base sur une réflexion pour gagner en autonomie pour nous qui vivons en ville. On n’est pas obligé d’aller à la campagne pour trouver d’autres façons de vivre et de consommer ».

friche de la belle de mai

La friche de la belle de mai, reconvertie en espace culturel et associatif

(copyright photo : François Guéry)

Conclusion

Après ces trois jours de rencontres, Marseille serait repartie de l’avant: chaque année, elle gagnerait des emplois et de nouveaux habitants. On parle même d'une certaine mode pour Marseille. Elle aurait réussi le pari d’améliorer son image, tout en protégeant et assumant ce qui fait sa spécificité.

Mais, en visitant le centre-ville et à l’écoute des personnes rencontrées, on peut craindre de voir Marseille prendre le chemin des « villes vitrine » ainsi :

  • Le développement par le tourisme ayant des limites, les retours sur investissements seront-ils suffisants pour rembourser les investisseurs ?
  • Quelle place pour les habitants les plus pauvres? quels bénéfices ?
  • Les infrastructures pensées pour les touristes ne sont pas accessibles à la grande majorité des Marseillais (pour des raisons économiques ou sociales comme le choix d’expositions ou de commerces qui ne sont pas précisément les plus populaires) ?

En résumé, au-delà de l’outil marketing, cette politique d’image ne peut remplacer sur le long terme une politique tout court.